Vive la Casamance!!!
Plus de peur que de mal, nous voila en Casamance!
Vendredi 17 novembre, après avoir passé une nuit à capeyer devant l'embouchure, puis à remonter au près serré pour compenser notre dérive, nous nous engageons dans ce que nous croyons être la passe médiane d'entrée dans le delta du fleuve Casamance... Le vent debout hulule en rafales, levant contre le courant une barre impressionnante. Les vagues commencent à déferler sur l'étrave tandis
que les fonds remontent dangereusement, délimitant des bancs de sable invisibles dans cette mer agitée. Sébastien, à bout de fatigue, est aggrippé au balcon avant, jumelles vissées aux orbites, afin de visualiser le chenal d entrée... Pendant ce temps, je tente de gérer la trajectoire du bateau entre le courant qui nous pousse, et le vent et les vagues contre lesquels nous devons lutter. Au bout de 2 heures d'un combat acharné contre les éléments et notre propre fatigue, nous jugeons plus raisonnable de
mettre en fuite et d'attendre la prochaine marée. C'est alors que Seb identifie formellement les dernières bouées du chenal, au delà desquelles la mer semble s'aplanir telle une nappe d'huile entre les berges touffues de la mangrove. On fait route vers l'éden en s'appuyant du moteur, brûlant nos dernières énergies dans l'affalage des voiles malmenées par le vent. Soudain, le vent tombe, le clapot cesse, tous les bruits du bateau s'estompent devant le chant des oiseaux tropicaux : nous voici au mouillage devant l'île Karabane...
Nioumoune, ou le paradis, entre terre et mer
A peine 2 heures de sommeil plus tard, nous remettons en route, irrépressiblement attirés vers cette sourde pulsation qui semble sourdre des palétuviers, du bruissement des insectes, du chuchotement des oiseaux, de l'eau même des bolons... au milieu de la mangrove bat le coeur de l'Afrique. Nous remontons l'Ouniomouneye sans un mot, les yeux équarquillés, et parvenons au mouillage de Nioumoune alors que le soleil jette ses derniers rayons sur les écailles cuivrées
des palmiers qui bordent les premières cases du village.
Depuis que nous avons posé le pied sur la terre nioumounaise, nous sommes restés ensorcelés. Le village et ses habitants nous ont ouvert les bras et nous ne
voulons plus en sortir.
Hier, nous avons participé au premier jour de la récolte du riz, c'était incroyable, de l'eau jusqu'aux genoux dans les rizières, le dos courbé, armés d'un couteau
pour trancher les épis, on récolte, brin après brin, des parcelles de terrain énormes, tout cela en chantant, hommes et femmes mélangés, tandis que les grands mères trient le grain et
que les enfants barbotent à côté. Dès l'aube, toute la manoeuvre est constamment et copieusement arrosée de vin de palme mélangé à du bissap (jus d'hibiscus), ce qui donne un genre de grenadine hyper alcoolisée, et tout le monde
rigole au soleil, complètement ivre. C'est la seule façon dont ils conçoivent le travail ici : tous ensemble, tout le monde participe (les vielles personnes et les jeunes enfants sont intégrés à la mesure de leurs possibilités, ce qui est génial), en rigolant, en chantant, et en buvant pour
se donner du courage !!! On a ri comme des baleines du matin au soir, et a midi on a fait une longue pause sous le grand arbre du village : on a tué le cochon, tous bâfré ensemble dans une grande marmite, un plat pour les femmes, un plat pour les hommes, et un autre pour les
enfants. Généralement, les hommes ont la plus grande quantité, les enfants ont les meilleurs morceaux, et les femmes ont ce qui reste... Mais tout le monde a bien assez pour se remplir la panse, ici, pas question de
famine, ce sont des paysans/chasseurs/pêcheurs, ce qui fait qu'il y a toujours bien quelque chose à se mettre sous la dent ! Ici, pas de misère, pas de mendiants, seulement des gens dignes et fiers, toujours prêts à partager ! D'ailleurs, si une bagarre éclate entre 2 personnes, ils doivent payer « l'amende », càd qu'ils doivent fournir aux vieux du Fétiche (bois sacré, endroit où ils
pratiquent leurs cultes magiques) de quoi faire une grande fête : un cochon, du riz, du vin de palme, et de quoi le préparer. Cela se termine toujours en banquet style Asterix et Obelix, car les vieux finissent par inviter tout le village et la dispute est oubliée !
Le matin, nous aimons bien aller travailler au dispensaire (la « Case de Santé » !) avec l'infirmier. En Afrique, il y a 1 poste de santé pour 1 ou plusieurs villages, tenu par un infirmier d'état, éventuellement assisté d'un aide soignant. Les infirmiers de brousse sont tres bien formés et font des actes tres techniques comme des accouchements, de la petite chirurgie, en plus des traitements médicamenteux. C'est donc génial pour nous de pouvoir aider un peu, et c'est surtout grisant d'avoir un tel
contact avec les gens du village, qui nous ont maintenant tout à fait adoptés. Nous avons rencontré beaucoup de paludisme chez les enfants, et même diagnostiqué une trisomie 21 chez un bébé de 6 mois sans aucun examen
paraclinique... mais avec l'aide d'une infirmière de terrain exceptionnelle ! L'après midi, soit on aide aux récoltes de riz (qui dureront 1 mois, imaginez, à la main !), soit on pêche et nage dans le bolon avec 3 jeunes surfeurs hilarants qu'on a rencontré là bas (mais en général on ne reste pas trop entre blancs), et le soir, on est souvent invités au village pour
un bon gueuleton avec histoires de brousse en prime ! Les discussions sont toujours animées, la perception qu'ont les sénégalais de la vie, de la famille, du progrès est enrichissante, et les sénégalaises sont rusées et encore plus drôles quand les maris ne sont pas là !
En somme, nous sommes séduits, enchantés, contaminés, et nous allons rester vivre avec les habitants de Nioumoune jusqu'à ce que le vent nous lance le signal du départ pour
le Cap Vert. Notre projet est d'essayer de mieux comprendre les liens qui sous tendent la structure de la société traditionnelle et religieuse des Jolas, et de nous faire une meilleure idée de la place qu'a (ou n'a pas !!!) l'"Aide Humanitaire" dans une structure de soins de santé encore fragile mais en voie d'autogestion.
Nous avons une pensée pour vous tous, si proches mais pourtant si lointains...