Quitter Treguier

Publié le par sparrow

Après un long séjour à Tréguier, le vent semble enfin tourner en notre faveur. Nous sortons donc de l'estuaire du Jaudy le mercredi 24 mai pour nous engager dans une mer très houleuse par un temps très gris, sous un vent de SW dont la force nous contraint à prendre un ris. Dans ces conditions difficiles, nos efforts sont récompensés par les éclats turquoise qui perlent à la crête des lames juste avant qu'elles ne se couvrent d'écume, et le passage de hordes de fous de Bassan dont les têtes jaunes et bleues colorent brièvement le ciel plombé. Au large des Sept Iles, de hautes vagues se découpent sur l'horizon, si bien qu'à force de le scruter il me semble voir apparaître autant d'îlots ignorés des cartes marines. Le vent qui ne mollit pas nous emmène sur un long bord de près serré à 20 milles des côtes, avant de tourner plein Ouest, nous obligeant à revenir sur nos pas à l'entrée du Jaudy! Nous retrouvons notre place de port, éreintés, vers 1h du matin.

Après une courte nuit de sommeil, nous nous précipitons à la capitainerie pour consulter le dernier bulletin météo, mais il nous faudra être patients car le vent ne changera de secteur qu'en fin de semaine... Qu'à cela ne tienne : nous fourrons casse-croûte et crèmes solaires dans un sac à dos et partons à la découverte des rives du fleuve, à travers champs, talus inextricables et jardins privés. Nous aurons la chance d'arpenter discrètement le jardin tropical d'un chateau, puis de pique-niquer au faîte d'un chataigner, avant de piquer une tête dans la piscine couverte d'une villa de vacances inoccupée... En admirant tout au long de la journée les magnifiques paysages du cours du Jaudy serpentant dans la verdure avant de se jetter dans la mer par un estuaire hérissé de roches découvrantes à marée basse. Nous rentrons au bateau chargés de victuailles ramassées dans les champs au cours de notre ballade : artichauts, pommes de terre, chou fleur, salade... de quoi tenir nos estomacs à carreau pendant 2 jours!

Le samedi 27 mai à l'aube, nous tentons à nouveau notre chance en mer, espérant rallier l'Aber Wrac'h grâce à un vent de secteur WNW plus favorable. Seizh Avel se traîne à 3 noeuds, luttant contre une belle houle d'ouest. Le vent mollit encore et c'est au moteur que nous doublons l'île de Batz, quand soudain un aileron courbe fend l'eau devant l'étrave, bientôt suivi de deux autres. Ce sont des dauphins de Risso (Grampus Griseus) qui viennent jouer sous l'étrave, nous accompagnant durant plus d'une heure. La transparence de l'eau nous permet de suivre leur nage fluide plusieurs mètres sous la surface, jusqu'à ce qu'ils se tournent et présentent leur ventre laiteux avant de se retourner à nouveau pour venir fendre les vagues et battre l'écume devant nos yeux émerveillés. Cette visite inattendue nous regonfle de moral pour la suite de la longue navigation qui nous mènera à Aber Wrac'h à la nuit noire.

Après avoir repéré les phares et les bouées d'atterrissage, nous nous engageons dans l'Aber vers 1h du matin. Malheureusement, le chenal est mal balisé et nous nous échouons sur un banc de sable dur alors que la marée descend encore jusqu'à 2h30. Seizh Avel se couche sur tribord avant que nous n'ayons pu installer les béquilles. Julie surveille l'évolution depuis l'annexe, profitant de l'occasion pour libérer l'hélice d'un paquet d'algues qui l'enserre, tandis que Sébastien reste à bord pour pallier aux problèmes éventuels. Les minutes s'égrènent avec une lenteur interminable, un fin crachin glacé commence à tomber alors que le niveau de l'eau semble descendre encore. Enfin, vers 3h du matin, la marée remonte à vive allure, nous permettant de nous dégager et de prendre un coffre dans l'heure qui suit.

On sombre dans le sommeil tout habillés et tout humides car il faut déjà être sur le pont à 7h pour entreprendre le passage du chenal du Four en ayant le courant avec nous. Heureusement, le grand soleil qui darde déjà ses rayons aux aurores met de l'entrain dans notre café et nous hissons les voiles à l'assaut du célèbre passage dans lequel nous filerons à 8 noeuds de moyenne avec le vent dans le dos. La sortie du chenal s'avère encore plus spectaculaire car le vent et la mer se durcissent, levant derrière nous des vagues vert émeraude sur la crête desquelles l'Arpège part en surf, pressé d'arriver à Camaret avant le coup de vent qui s'annonce. Notre entrée à Camaret figure symboliquement notre passage en Bretagne Sud, puisque les côtes perdront désormais cet aspect découpé et truffé de roches à fleur d'eau pour laisser place à un littoral plus franc et plus aisément naviguable.

Nous séjournons là deux jours, histoire d'attendre la fin du coup de vent et de visiter la presqu'île de Crozon qui se révèlera sublime avec ses falaises à pic et ses longs croissants de sable blanc immaculé sous le soleil. Nous y ramasserons pour la première fois des moules sauvages qui s'avèrent être les meilleures que nous n'ayons jamais mangé! Nous mettons ensuite le cap vers Port-La-Forêt où nous rejoignons Erwan et Sandrine après avoir doublé le Raz de Sein et la pointe de Penmarch sous un vent faible et inconstant. Nous entrons dans la marina au soleil couchant, alors qu'Erwan et Sandrine nous attendent au bout de la jetée en brandissant une bouteille de vin, ce qui nous donne à penser que nos retrouvailles seront dignement fêtées!

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